La journée de ce lundi restera marquée par deux événements contrastés, mais révélateurs de la crise haïtienne actuelle : d’un côté, une opération musclée de la Police nationale d’Haïti (PNH) à Kenskòf, conclue par la neutralisation de plusieurs individus armés et la saisie d’armes lourdes ; de l’autre, une déclaration spectaculaire de Jimmy Chérizier, alias Barbecue, affirmant que des chefs de gangs ont accepté de retirer leurs troupes de certaines zones en échange d’un dialogue.
Ces deux faits, pris séparément, pourraient sembler anodins. Mis en regard, ils dévoilent une réalité troublante : l’État et les gangs se disputent désormais la légitimité et l’agenda sécuritaire du pays.
1. La démonstration de force de la PNH à Kenskòf
Tôt ce lundi, les forces de l’ordre ont mené une opération dans la zone de l’antenne Téléco à Kenskòf. Plusieurs individus, identifiés comme membres de gangs, ont été abattus. La police a présenté un arsenal saisi : armes, munitions et même un objet assimilable à un projectile de mortier.
Pour une opinion publique habituée aux promesses sans résultats, cette action a été perçue comme un « bon coup » : sobre, efficace et crédible. Mais derrière ce succès tactique, une question persiste : la PNH peut-elle multiplier ces opérations de manière durable, sans soutien politique solide ni stratégie globale ?
2. Le coup politique de Jimmy Chérizier
Quelques heures plus tard, c’est un autre acteur, non officiel, qui a occupé le devant de la scène : Jimmy Chérizier. Dans une vidéo virale, il a déclaré que plusieurs chefs de gangs se sont engagés à retirer leurs troupes des zones qu’ils contrôlent, afin d’ouvrir la voie à un dialogue et, potentiellement, à un accord de paix.
Ce discours, présenté comme une main tendue, est en réalité un acte politique. En se posant en négociateur, Chérizier ne cherche pas seulement à pacifier : il revendique une place d’interlocuteur légitime face à l’État, conférant aux gangs un statut quasi institutionnel.
3. Deux logiques qui s’opposent
- La logique de l’État : démontrer sa capacité à rétablir l’ordre par la force, montrer qu’il peut frapper et reprendre des territoires aux mains des groupes armés.
- La logique des gangs : prouver qu’ils sont incontournables, capables non seulement de contrôler des zones mais aussi de décider quand et comment les libérer, à travers des négociations politiques.
Ces deux logiques s’affrontent dans un paradoxe : chaque victoire de la PNH est ponctuelle, tandis que chaque déclaration des gangs renforce leur rôle comme acteurs « politiques » incontournables.
4. Une République à double vitesse
La juxtaposition de ces deux événements révèle une République à double vitesse :
- Officielle, où l’État tente de conserver une autorité sécuritaire.
- Parallèle, où les gangs dictent les conditions d’une paix illusoire.
L’absence de réaction ferme des autorités politiques face aux annonces de Chérizier ne fait qu’accentuer ce déséquilibre : d’un côté, une police qui combat à mains nues ; de l’autre, des caïds qui capitalisent médiatiquement sur chaque geste de « bonne volonté ».
Le 25 août 2025 illustre cruellement la fracture haïtienne : un État qui tente de prouver sa force par les armes, et des gangs qui imposent leur pouvoir par la politique. Entre la démonstration policière de Kenskòf et la mise en scène de Viv Ansanm, la question centrale demeure : qui détient réellement la souveraineté en Haïti — l’État ou les chefs de gangs ?
[Luckson Pierre]
























